Nuage d'histoires !







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Je m’en souviens comme si c’était hier.  C’était un sombre jour de juin, à peine deux ans après la fin de la guerre.  Il pleuvait des cordes depuis trois jours et rien ne laissait croire que ce temps de chien allait cesser bientôt.  J’avais quinze ans et j’étais en rogne.  Le match de baseball entre mon lycée et celui de la ville voisine avait été annulé en raison de la mauvaise température.  C’était la saison des pluies, je savais que c’était inévitable, mais à rester enfermé dans la maison avec mes grands-parents et ma cousine j’étais en train de perdre la tête. 

 

Couché sur le tatami à regarder le plafond, je laissai échapper un long soupir. 

  « Takeshi, » dit Grand-père, assis sur la galerie.  « Qu’est-ce qui te tracasse? »

 

 Je roulai sur le côté pour le regarder mais il n’avait pas bronché et admirait toujours le jardin. 

« C’est évident non?  Avec cette foutue pluie y a rien à faire, en plus il fait chaud, c’est humide, c’est un temps dégoûtant.  Je déteste la pluie, » grommelai-je. 

Grand-père souleva sa tasse de thé puis, changeant d’idée, la redéposa sur sa soucoupe. 

« Takeshi, tu sais d’où viens la pluie?» me demanda-t-il. 

« Évidemment que je sais.  Avec la chaleur l’eau s’évapore et… » expliquai-je. 

Grand-père fit claquer sa langue, signal qu’il voulait que je me taise.  

 

«Il y a très longtemps, avant même le temps des empereurs, vivait un oiseau d’or magnifique.  L’oiseau, qui était très vain, passait ses journées à admirer sa réflexion dans tous les lacs du monde.  Un jour, alors qu’il se reposait sur la rive d’un lac, l’oiseau d’or aperçu une créature qu’il n’avait jamais vue auparavant. L’oiseau qui était aussi vain que curieux, s’approcha.   

 

‘La créature, qui en fait était un homme, était occupée à labourer la terre aride d’un champ.  Son corps musclé ruisselant de sueur dégoûta l’oiseau qui se dit qu’il y avait beaucoup mieux à faire de son temps que de s’échiner sur une terre ingrate.  Sur ce, il s’éloigna pour aller s’admirer de nouveau dans les plus belles eaux de cette terre.  

 

‘Dans les jours qui suivirent, l’oiseau virevolta dans l’azur de mille et un ciels, s’admira dans le reflet de mille et un lacs et pourtant, l’image de l’homme ne s’effaça pas de sa mémoire.  Chaque coucher de soleil ne contribuait qu’à enfoncer dans son esprit les racines de ce souvenir.  Incapable de se contenir davantage, l’oiseau retourna au lac où il avait aperçu l’objet de ses pensées.  

 

‘L’oiseau compris que beaucoup de temps s’était écoulé depuis sa dernière visite car où la dernière fois il n’y avait eu que de la terre sablonneuse, poussait maintenant quelques maigres plants.  L’homme lui, demeurait inchangé.  Assis sur une pierre il semblait être en train de faire une petite pause.  L’oiseau, curieux, s’en approcha.  

 

« Bonjour » dit-il.  

 

‘L’homme sursauta et regarda tout autour de lui sans toutefois voir qui que ce soit.  

 

« Qui est là? » demanda-t-il. 

‘Sa voix mélodieuse enchanta l’oiseau.  

 

« Bonjour, je suis l’oiseau d’or, » expliqua-t-il.  

 

‘L’homme, qui s’était levé, regardait autour de lui, l’air affolé.  

 

«  Allez, qui que vous soyez, sortez de votre cachette. »  

 

‘L’oiseau, qui s’était posé juste devant l’homme, compris que ce dernier ne pouvait pas le voir.  Déçu que cette créature étrange ne puisse pas admirer sa splendeur, il continua tout de même.  

 

« N’aie pas peur, créature, je ne te veux pas de mal.  Je suis l’oiseau d’or.  Je viens du domaine des cieux.» 

« Du domaine des cieux ? » demanda l’homme. 

« Oui. »  

 

‘À cette époque, les dieux interagissaient fréquemment avec les humains et l’homme, bien que surpris d’avoir été élu, ne douta pas des mots de l’oiseau.  

 

« Mon nom est Shaozu, fils de Zhijang.  Oiseau d’or, quel est ton nom?» demanda-t-il, ne sachant pas trop où regarder.  

 

‘L’oiseau, qui ne s’était jamais appelé lui-même « oiseau d’or » hésita un moment puis dit : 

« Je suis Feng Yan. » 

Feng Yan était un nom que l’oiseau avait entendu au hasard de ses périples.  Comme il signifiait magnifique phénix l’oiseau cru que cette appellation lui convenait parfaitement.  

 

« Feng Yan, pourquoi ne puis-je pas te voir? »s’enquît Shaozu. 

« Je l’ignore, Shaozu.  C’est bien dommage car je suis un oiseau magnifique. » 

L’homme ri de bon cœur.  Cet oiseau invisible semblait bien narcissique. 

Feng Yan, ne comprenant vraiment ce qui se passait, se mit à rire aussi.  

 

‘Ainsi débuta l’amitié de l’oiseau d’or Feng Yan et de l’homme Shaozu.  Feng Yan, qui connaissait bien les cours d’eau de la région aida Shaozu à irriguer ses terres et très rapidement, il devint le fermier le plus heureux de la région.  Généreux de nature il enseigna ses techniques aux autres villageois qui partagèrent bientôt son succès. Feng Yan était très heureux auprès de Shaozu et souhaitait secrètement que leur bonheur dure éternellement.  

 

‘Un jour, l’oiseau, qui revenait d’un court voyage, alla rejoindre son ami dans son champ.  Que ne fut pas sa surprise de voir à ses côtés une créature gracile à la chevelure de jais.  Le ventre de cette dernière était légèrement arrondi  et Shaozu s’arrêtait de temps à autre pour le caresser amoureusement.  Bientôt, ce dernier senti la présence de l’oiseau.  

 

« Feng Yan? » 

L’oiseau ne répondit pas. 

« Feng Yan, je sais que tu es là.  Tu es parti pendant si longtemps!  Voici ma femme, Mei.  Dans son ventre grandit notre fils, » dit-il avec joie et fierté. 

L’oiseau hésita longuement puis dit : 

« Félicitations. » 

Mei sursauta et Shaozu éclata de rire.  L’oiseau ressenti pour la première fois une pointe de jalousie.
 

 

‘Au début, rien ne changea dans leur relation et l’oiseau se dit que tout était bien.  Mais peu à peu, les rencontres de Shaozu et Feng Yan se distancièrent. L’oiseau ne pouvait rien faire d’autre que se percher sur la plus haute branche du ginkgo qui surplombait la cours et contempler le passage du temps.  Bientôt l’homme et sa créature aux longs cheveux eurent deux fils.  Ces derniers grandirent et devinrent de beaux garçons intelligents et forts.
 

 

‘L’oiseau, qui n’avait même plus envie de s’admirer dans les lacs, brûlait de jalousie.  Un jour, alors que Mei revenait du marché avec ses garçons, l’oiseau fit appel aux démons du vent.  Ceux-ci soufflèrent si fort que la créature aux longs cheveux, aveuglée par cette soudaine tempête de sable, s’écarta de la route et plongea dans un ravin.  Aussitôt, le vent tomba et les deux pauvres enfants ne purent que constater la mort de leur mère dont le panier de provision pendait, accroché à la branche d’un arbre mort.
 

 

‘Les enfants rentrèrent à la maison en pleurs et alertèrent leur père.  Ce dernier, lorsqu’il trouva la dépouille de sa femme, fondit en larmes.  Les villageois accoururent rapidement et aidèrent à récupérer le corps de Mei.  Shaozu était inconsolable.  À la grande détresse de l’oiseau, pas une fois il ne prononça son nom.  L’oiseau su alors qu’il avait commis une erreur et qu’il allait être puni.
 

 

‘Le temps passa et les garçons devirent grands, mais Shaozu était immuable.  Les champs tombèrent lentement à l’abandon et bientôt plus rien de poussa.  Bientôt, les deux jeunes hommes abandonnèrent leur père pour aller travailler dans la capitale.  N’ayant pas de succès, ils tombèrent rapidement dans les mains des brigands.  Shaozu, maintenant seul, ne se levait pas de son lit.  Son regard était mort, ses cheveux blancs. 

 

‘L’oiseau tourmenté pas mille démons internes veillait sur lui sans oser dire un mot.  Il était si triste, mais que pouvait-il faire?  Ô indigne créature! 

 

‘Un soir d’été, alors que les étoiles brillaient de mille feux dans le firmament, Shaozu sentit la fin proche et dit. :

« Feng Yuan, merci.  Merci d’avoir veillé sur moi tout ce temps. »

L’oiseau, surpris d’entendre son nom prononcé pour la première fois depuis toutes ces années, ne pu retenir ses larmes. 

« Dommage que je n’ai jamais pu te voir, oiseau magnifique, » ajouta-t-il avec un maigre sourire.

L’oiseau, qui sentait que son cœur allait se briser en mille morceaux répliqua :

« Shaozu pardonne-moi.  Laisse-moi te faire un dernier cadeau. »

Sa voix était chargée de sanglots.

Rassemblant toutes ses forces l’oiseau se concentra sur une image.  Soudainement, une lumière coruscante se dégagea de son corps, aveuglant le mourrant pour un instant.  Lorsque ce dernier pu voir à nouveau, une femme magnifique aux longs cheveux de jais se tenait devant lui, des larmes de perle roulant sur son visage d’albâtre.

« Feng Yan » dit-il avec un doux sourire.

« Shaozu !» s’écria Feng Yan en serrant son bien aimé dans ses bras.

L’homme regarda Feng Yan et lui dit :

« Je te pardonne.  Merci pour tout. »

Sur ces mots, il ferma les yeux et son âme s’envola vers les cieux.

Avec une pluie de poussière dorée Feng Yan reprit sa forme originale.

Shaozu avait toujours su. 

 

‘Inconsolable, l’oiseau pleura des jours et des nuits.  Bientôt ses larmes inondèrent les terres désertées.  Avant peu, la vie retourna et les premiers plants de riz firent surface.  Les habitants du village louèrent les dieux et bientôt, tous adoptèrent la riziculture.  Les fils de Shaozu revinrent même de la capitale pour cultiver les champs de leur père.

 

C’est ainsi que depuis ce temps, tous les ans, l’oiseau d’or pleure la mort du bon Shaozu et donne aux hommes l’eau nécessaire à la culture du riz. »

 

Grand-père se tu. La pluie tombait toujours comme des cordes, il faisait toujours aussi chaud et humide et pourtant je n’étais plus aussi fâché. Je roulai sur le dos et fermai les yeux, écoutant le son de la pluie sur le toît.

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